Le «Savoir» social et la «science» derrière le «sexe biologique»

The following is a French translation of “Social ‘Knowledge’ and the ‘Scientificity’ of ‘Biological Sex’” so generously done by a comrade in Canada

N’en déplaise aux empiristes et aux positivistes qui soutiennent que la pratique scientifique est strictement objective, l’histoire a su nous exposer de manière répétée au biais culturel et à l’idéologie qui influencent la production de savoir scientifique. De la science raciale nazie et la phrénologie jusqu’à la pathologisation de l’homosexualité, l’histoire de la science est truffée de biais structurels qui ne servent qu’à ré-affirmer les croyances dominantes dans une société donnée. Étant donné que la science est une pratique sociale et que le savoir scientifique ne constitue un savoir que dans un contexte de relations sociales concrètes, cette réalité ne devrait pas nous surprendre. Le rôle de la «science» dans le renforcement des croyances culturelles patriarcales (misogynie, trans-antagonisme, homo-antagonisme et binairisme) n’a fait l’objet que récemment d’un examen approfondi. La notion des deux sexes biologiques, malgré ses origines récentes du 18e siècle, avait été laissée à l’état de raison statique et métaphysique pour expliquer les rôles genrées «éternels» et «innés». Or si nous reconnaissons que la science est une pratique sociale, et c’est ce que je crois, alors il en découle que l’objectivité de la science peut être teintée par la logique idéologique et culturelle d’une société donnée. Plus particulièrement, la croyance selon laquelle il existe deux sexes humains biologiques a pris racine au 18e siècle pour renforcer le patriarcat, plutôt que pour tenir compte de nouvelles découvertes scientifiques. De plus, des travaux scientifiques plus récents ont largement démoli la polarité stricte du modèle des deux sexes, en faisant ressortir le caractère non-scientifique de la théorie et son incapacité à bien refléter les nuances et les complexités qu’on trouve dans la réalité.

Je vais expliquer dans un premier temps ce que je veux dire comme quoi la science est une pratique sociale. Dans son ouvrage Values and Objectivity, Helen E. Longino fait valoir que la science atteint son objectivité à cause de son caractère social. Le savoir scientifique est produit par des groupes, plutôt que par des individus, étant donné le rôle joué par la communauté scientifique et la révision par les pairs dans la production du savoir. Elle met de l’avant l’idée que le savoir scientifique est objectif dans la mesure où: il adhère à des standards partagés; il est l’objet de critiques issues de la communauté; et que les scientifiques se font traiter comme des autorités à part égales. Mais bien que la conception du savoir scientifique faite par Longino est beaucoup plus cohérente que la sophisterie positiviste, il nous faut remonter encore plus loin. Quels sont les groupes sociaux qui pratiquent la science, et quels sont les groupes sociaux qui légitimisent la science? Pour répondre à ces questions, je vais emprunter la méthode de Louis Althusser dans sa série de conférences La philosophie et la philosophie spontanée des savants. Althusser faisait valoir que la pratique scientifique s’opérait avec une philosophie sous-jacente; cette «philosophie spontanée» comprend deux éléments. L’Élément 1, ou élément matérialiste, représente des convictions «issues de l’expérience de la pratique scientifique elle-même», comme quoi la science est un processus objectif pour acquérir des connaissances sur les objets matériels existants (Althusser 132). L’Élément 2, ou élément idéaliste, est une réflexion sur la pratique scientifique «en recourant à des thèses philosophiques élaborées en-dehors de cette pratique par des ‘philosophies de la science’ religieuses, spirituelles ou idéalistes-critiques» (133). En d’autres mots, la pratique scientifique comprend un mélange d’objectivité et de biais culturel provenant de croyances idéologiques et culturelles. Si nous reconnaissons la thèse de Karl Marx voulant que «les idées de la classe dirigeante sont, à chaque époque, les idées dirigeantes», il en découle que sous le capitalisme, l’Élément 2 est caractérisé par l’idéologie bourgeoise. Ainsi, il est tout à fait possible, voire même probable que l’objectivité de la communauté scientifique décrite par Longino soit teintée par les idées dirigeantes de la société.

Je vais maintenant dire quelques mots sur la nature du patriarcat, plus particulièrement dans le contexte où le concept des deux sexes biologiques a émergé, c’est-à-dire les premiers stades du capitalisme européen. Je définirais le patriarcat sous la société capitaliste comme l’oppression des femmes et des personnes qui transgressent les rôles genrés coercitifs (p. ex. l’hétérosexualité obligatoire) à travers des moyens (1) répressifs (p. ex. la violence domestique, le viol) et (2) idéologiques (p. ex. l’Homme et la Femme idéal.es, l’hétéronormativité). Ces structures répressives et idéologiques existent en dernière analyse pour reproduire des relations d’exploitation productives: plus spécifiquement, les femmes reléguées au rôle du travail reproductif (travail domestique et travail du sexe) dans le but de reproduire la force de travail, afin qu’il y ait toujours une nouvelle force de travail de disponible pour les capitalistes. C’est là la base culturelle, politique et économique du patriarcat. Dans Caliban et la Sorcière, l’auteure marxiste-féministe Silvia Federici situe l’oppression moderne des femmes dans l’accumulation primitive du capital et le déclin du féodalisme, en faisant ressortir les processus suivants:

(i) le développement d’une nouvelle division sexuée du travail assujettissant le travail et la fonction reproductive des femmes à la reproduction de la force de travail;

(ii) la construction d’un nouvel ordre patriarcal, basé sur l’exclusion des femmes du travail salariée et leur subordination aux hommes;

(iii) la mécanisation du corps des prolétaires et sa transformation, dans le cas des femmes, en une machine à produire de nouveaux travailleurs. (12)

Le capitalisme ne peut pas s’empêcher d’être patriarcal, parce que la reproduction de la force de travail ne peut pas avoir lieu sur le site de production, et il nécessite donc une division entre le travail productif et le travail reproductif. C’est avec cette compréhension du patriarcat à l’époque du capital que je vais situer les origines historiques de l’idée des deux «sexes biologiques».

Étant donné le contexte historique et les normes culturelles dominantes au sein desquelles le concept de deux sexes biologiques est né, cette théorie était condamnée à être teinté d’un certain biais dès le départ. Dans le chapitre 5 de La Fabrique du Sexe, Thomas Laqueur retrace les origines historiques du concept de sexe biologique, depuis ses débuts au 18e siècle. À l’époque, on assiste à une transition entre un modèle à un sexe vers un modèle à deux sexes dans la biologie humaine; par exemple, les «testicules féminines» se font renommées «ovaires» (Laqueur 173). Cependant, ce changement de paradigme n’est pas issu d’une quelconque nouvelle découverte scientifique, mais plutôt de la politique. Il a été développé pour réifier les rôles genrés culturels et la misogynie en fabriquant une origine dans les processus biologiques innés:

La fertilisation est devenue une version miniaturisée du mariage monogame, dans laquelle l’animalcule / mari parvenait à pénétrer l’ouverture unique de l’œuf / femme… En d’autres mots, les vieilles distinctions du genre trouvaient maintenant leur racine dans les supposés faits de la vie. (Laqueur 184) (n.d.t. traduction libre, page référent à l’ouvrage original)

Cette manœuvre pour enraciner des genres associés à une époque historique particulière dans des catégories biologiques éternelles ne provenait pas de la communauté scientifique elle-même, mais a plutôt été imposée de l’extérieur; cependant, des scientifiques prompts à suivre les idées dominantes de leur époque n’ont pas hésité à prêter main-forte à ce projet rétrograde.

Les scientifiques ont fait bien plus que d’offrir des données neutres aux idéologues. Ils ont couvert de leur prestige l’initiative dans son ensemble; ils ont découvert ou observé des aspects de la différence sexuelle qui avaient été ignorés auparavant. Qui plus est, les politiques du genre ont eu un effet prononcé non seulement sur l’interprétation des données cliniques et de laboratoire mais aussi sur leur production. (165)

Ainsi, non seulement la production du savoir scientifique était-elle teintée par un biais culturel, mais ce problème remontait encore plus loin: on recrutait activement des scientifiques pour travailler à renforcer l’idéologie dominante.

Avec l’analyse de Longino, on peut dire avec confiance que l’objectivité de la science a été teintée à ce moment; plus spécifiquement, qu’un «ensemble d’hypothèses ont prédominé en vertu du pouvoir politique de ses adhérents» (183). La logique, la structure et l’organisation en catégories de la science n’est pas immunisée à l’idéologie dominante de la société dans laquelle la connaissance est produite.

[La différence sexuelle] est logiquement indépendante des faits biologiques parce que le langage du genre est déjà renfermé dans le langage de la science, du moins lorsqu’il a trait à une quelconque mention de différence sexuelle avec une résonance culturelle. (Laqueur 165)

Ainsi, en dernière analyse, le «sexe» est le fait de genrer le corps; les abstractions conceptuelles du «sexe biologique» ont plus à voir avec le genre en tant que phénomène culturel que d’une conformité avec les données scientifiques en tant que tel. Étant donné la domination de l’idéologie bourgeoise dans la production de ce concept, il est évident que l’Élément 2 est l’aspect dominant de la théorie du «sexe biologique», et donc que ce concept est incorrigiblement idéaliste.

L’anatomie idéaliste, tout comme l’idéalisme en général, doit prévoir une norme transcendante. Mais il n’y a évidemment pas d’œil, de muscle ou de squelette canonique et donc toute représentation de cette prétention se fait sur la base de notions culturellement et historiquement spécifiques de ce qui est idéal, ce qui illustre le mieux la vraie nature de l’objet en question. (Laqueur 178)

Comme l’a abondamment documenté Thomas Laqueur, la popularisation du dualisme sexuel a pris la forme d’une contre-révolution dans la science; le sexisme «scientifique» a reçu un second souffle. En fait, il allait de pair avec le racisme «scientifique»:

Les prétentions voulant que les noirs avaient des nerfs plus forts et plus rigides que les Européens parce qu’ils avaient de plus petits cerveaux, et que ces faits expliquaient l’infériorité de leur culture, sont parallèles aux prétentions voulant que l’utérus prédispose naturellement les femmes à la domesticité. (Laqueur 167)

On prétend souvent que les personnes avec des chromosomes XX sont «femelles» et que les personnes avec des chromosomes XY sont «mâles», une notion commune qui n’est apparue qu’au 20e siècle, avec la découverte des hormones du sexe (Steadman). Cependant, cette notion a provoqué un énorme tollé dans la communauté scientifique; par exemple, Thomas Montgomery de l’Université de Pennsylvanie a appelé la théorie des chromosomes du sexe une «sur-extension absurde et simpliste de la théorie du chromosome de l’hérédité» (Steadman). Il faut aussi noter que le sexe est attribué à la naissance en fonction des parties génitales, et non des chromosomes; en fait, la plupart des gens peuvent très bien passer leur vie entière sans jamais savoir quels sont leurs chromosomes. Mais en dépit de ce premier échec scientifique à élaborer une théorie objective du sexe biologique, des travaux de recherche récents ont lancé un processus de rectification des pratiques biaisées ayant eu cours du 18e au 20e siècles. La biologiste Anne Fausto-Sterling appelle le dualisme sexuel une «fiction culturelle», faisant valoir que les enfants intersexuels nés avec une configuration génitale ambiguë sont souvent sujets à une chirurgie corrective pour pouvoir être mis dans un des «deux sexes». En plus de cela, plusieurs personnes ont des configurations chromosomiques comme XYY, XXY et encore d’autres variations. Fausto-Sterling ne nie pas l’existence et la diversité au niveau des parties génitales, des chromosomes, des hormones et d’autres caractéristiques; cependant, elle comprend que le dualisme sexuel n’est qu’une manière parmi d’autres d’exprimer les différences corporelles, plus spécifiquement au sein d’une société avec des rôles genrés stricts (Allen).

Ian Steadman mentionne dans un article du New Statesman que les catégories scientifiques abstraites se font constamment reformuler; par exemple, Pluton n’a pas changée elle-même lorsqu’on l’a fait passer de la catégorie de planète à celle de «planète naine» en 2006. Steadman fait valoir qu’il «est crucial de ne pas donner plus d’importance à la taxonomie qu’à la réalité qu’elle est censée décrire». Ainsi, le fait de réduire le dimorphisme sexuel aux chromosomes XX et XY reflète mal la réalité, étant donné qu’il n’y a pas beaucoup de caractéristiques sexuelles qui sont déterminées par la présence ou l’absence du chromosome Y. Sarah Richardson fait valoir que l’influence de normes culturelles genrées a joué dès le début dans le processus du savoir en biologie:

Le genre a donné une orientation aux questions qui étaient posées, aux théories et aux modèles proposés, aux pratiques employées en recherche, et au langage descriptif utilisé dans le domaine de la recherche sur les chromosomes du sexe. (Steadman)

Même les chromosomes du sexe eux-mêmes sont genrés: on décrit ainsi le chromosome X comme étant «sociable», «conservateur», «monotone» et «maternel», alors que le chromosome Y est décrit comme étant «macho», «actif», «rusé», «astucieux», «dominant», et également comme «dégénéré», «paresseux» et «hyperactif» (Steadman). Mais la recherche moderne a découvert que les caractéristiques sexuelles sont déterminées par un réseau complexe de facteurs biologiques et environnementaux, et ne peuvent pas être réduits à des soi-disant «chromosomes du sexe».

En tant que phénomène qui est à la base social, la science est sujette à l’influence des croyances et des biais de la société à travers tout le processus d’acquisition des connaissances: à travers les biais individuels des scientifiques, à travers les catégories abstraites erronées, et à travers la fabrication systémique de la part de l’élite politique. Ainsi, une science produite au sein d’une société patriarcale court le risque fondamental d’être une science patriarcale. Comme le contexte historique dans lequel le dualisme sexuel a été formé l’a mis en évidence, ce concept est incorrigiblement idéaliste et misogyne. Ce n’est pas une coïncidence qu’un tel concept ait fait surface à l’aube du capitalisme, à l’époque où la société humaine a connu pour la première fois une division rigide entre le travail productif et la travail reproductif. Jusqu’à ce qu’on fasse tomber cette division du travail, et que la société dépasse tous ces biais structurels, nous devons garder une attitude vigilante et farouchement critique face au savoir scientifique qui est produit dans le domaine de la biologie.

Bibliographie

Allen, Samantha. “No, Kevin D. Williamson, sex is not a biological reality”. The Daily Dot, 4 Juin 2014. Accédé le 3 décembre 2016.

Althusser, Louis. “Philosophy and the Spontaneous Philosophy of the Scientists: Lecture III”. Philosophy and the Spontaneous Philosophy of the Scientists and other essays. Verso, 1990, pp. 131-165.

Federici, Silvia. Caliban and the Witch. Autonomedia, 2004, p. 12.

Laqueur, Thomas. Making Sex. Harvard University Press, 1992.

Marx, Karl. The German Ideology. Marx-Engels Institute, 1932.

Steadman, Ian. “Sex isn’t chromosomes: the story of a century of misconceptions about X & Y”. New Statesman, 23 Février 2015. Accédé le 3 décembre 2016.

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